#RDVAncestral, épisode 4 : un dimanche à Bohars

En remontant la grande rue de Lambézellec, je presse le pas car je ne veux surtout pas être en retard : aujourd’hui, je suis de noces comme on dit dans mon Léon natal ! Le mariage a lieu à moins de 2 km d’ici, dans le petit village finistérien de BOHARS situé tout près de Brest.

Pour ce 4ème #RDVAncestral j’ai choisi d’emprunter un nouveau moyen de transport magique : l’armoire à disparaitre. Dans le monde magique, ces armoires permettent de se déplacer entre 2 endroits, la seule condition étant qu’il y ai une autre armoire dans le lieu d’arrivée. Je me glisse donc dans l’immense armoire bretonne de ma grand mère et je me concentre sur mon lieu d’arrivée.

Au bout de quelques minutes, j’ouvre doucement la porte car je ne veux pas prendre le risque d’être aperçue. En posant le pied sur le sol en terre battue je découvre ma tenue du jour : des jupes et un tablier noirs, un grand châle de soie brodée et une coiffe blanche également brodée. Mon costume traditionnel léonard est magnifique mais très peu pratique pour me déplacer discrètement. Heureusement la maisonnée est pleine et je n’ai aucun mal à passer inaperçue dans la nuée de femmes qui s’affairent déjà pour préparer le repas.

Nous sommes le 19 février 1884 et ce matin Pierre épouse Marie Anne BARS. L’union civile a eu lieu hier mais celle ci n’a que peu d’importance pour les bretons et à la fin de la cérémonie civile les jeunes mariés sont retournés chez eux. Pour Pierre, Marie Anne et leurs familles le mariage c’est aujourd’hui.

Se marier dans le Finistère en 1884

Comme beaucoup de jeunes mariés du XIXème Pierre et Marie Anne ont surement été fermement guidés et conseillés pour éviter une mésalliance. Pas question pour eux de chercher à se marier hors de leur rang social ! Mais heureusement les particularités de leurs costumes permettaient aux jeunes de ne pas se fourvoyer avec quelqu’un qui ne leur était pas destiné. Il n’y a surement pas eu de grande déclaration ou de démonstration d’amour ostensibles entre nos futurs époux : si Pierre est tombé sous le charme de Marie Anne il lui a sans doute compté fleurette quelques temps en lui parlant de travail ou en lui arrachant un rendez vous au pardon de Notre Dame de Locguillo.

Source Delcampe

Quand enfin Pierre lui a pris la main et que Marie Anne a accepté de se promener ainsi aux yeux de tous, on a pu envisager des fiançailles… Pierre n’a surement pas fait la demande lui même : en effet dans le Finistère du XIXème siècle, c’est toujours un mandataire qui est désigné pour régler l’affaire entre les 2 familles. Outre sa connaissance de la situation de fortune des uns et des autres il doit avoir une éloquence suffisante pour plaider la cause du futur fiancé c’est donc généralement un tailleur, un meunier ou un cabaretier qui est appelé à tenir le rôle de bazvalan (du nom de la baguette de genêts qu’il tient à la main comme insigne de sa mission.) Après avoir un peu sondé les deux familles pour être sur que l’affaire est en bonne voie et après avoir rondement mené les négociations autour de la dot, le bazvalan s’est rendu chez les parents BARS pour sceller l’engagement autour d’un verre de cidre et de pain blanc. Une fois engagé il est difficile pour les promis de rompre l’accord car en Finistère comme partout en Bretagne les fiançailles sont une chose aussi sérieuse que le mariage. Preuve en est les 2 mots sont désignés de la même façon en breton où l’on parle de « dimézi« .

Après que la publication des bans à la grande messe du dimanche suivant, le bazvalan a sans doutes fait la tournée des invités accompagné de François le frère ainé de Pierre. Ici pas de liste : familles, amis et voisins tout le monde est invité (petite folie sans grande conséquence car bon sens léonard oblige, chacun amenait son repas! ). Dans une société où refuser à boire et à manger est un affront on peut légitimement penser que les dernières visites de la journée ont pu s’avérer difficiles …

Une journée hors du temps

Tout à coup au loin se fait entendre le son de la bombarde et du biniou. « Deusta ! Deusta ! Tout le monde dehors ! Ils arrivent !! tonne une voix d’homme. Nous avons à peine le temps de sortir que le cortège du marié est déjà dans la cour. Un homme se détache du groupe et se dirige d’un pas décidé vers la porte fermée de la maison. A sa tenue j’en déduis qu’il s’agit du bazvalan de Pierre. L’émissaire du marié frappe à la porte et demande une petite colombe que son pigeon blanc a perdu. De l’autre côté de la porte une voix répond qu’il ni a point de colombe ici mais que l’on peut lui offrir une jolie rose à la place. La porte s’ouvre pour laisser place à une petite fille portant encore le bonnet des enfants. Devant le refus du bazvalan, l’autre homme propose un épi (qui n’est autre que la mère de Marie Anne) puis un pomme ridée (qui doit être une vieille tante paternelle). Après les avoir également refusées, le bazvalan entre enfin dans la maison. Il en ressort quelques instants plus tard pour venir chercher Pierre.

Pendant que les futurs mariés sont mis en présence et que les parents de la mariée bénissent leur fille, un « fricot » composé de café, de tartines de beurre, de crêpes, de cidre … est servi sous la grange. Les fiancés se joignent à la foule mais ne mangent pas pour pouvoir communier lors de la cérémonie. Marie Anne porte le costume des filles d’ici avec jupons, jupes et châles, son corsage et sa coiffe magnifiquement brodée sont ornés de fleurs d’oranger. Au moment du départ pour l’église Marie Anne salue ses parents puis se tourne vers Pierre : ses yeux sont emplis de larmes. C’est le moment que choisit le couple de sonneurs qui accompagne la foule des proches pour entamer le bien nommé « air pour faire pleurer la mariée« . Cette musique déchirante raconte la perte de tous les attributs de sa vie de jeune fille et toutes les peines et les difficultés qu’entraînera sa future condition de femme.

En milieu de matinée, le cortège s’ébranle enfin en direction de l’église paroissiale. Pierre étant orphelin de mère depuis 9 ans c’est seul que Laurent consent au mariage de son fils. Les parents de Marie Anne sont venus de Milizac (village situé à 7 km de Bohars où ils résident) pour donner leur accord. L’acte du mariage civil stipule que les bans ont été publiés sans empêchement et que les mariés n’ont pas signés de contrat de mariage. Quatre témoins sont présents dont François le frère ainé de Pierre.

Après la cérémonie religieuse la journée va se poursuivre au son des instruments traditionnels qui vont rythmer la fête. Dans la ferme familiale de Pierre, on a dressé des bancs et des planches sur tréteaux pour que tout le monde puisse s’asseoir. En cas de manque pas de soucis : des tranchées sont creusées dans le sol pour servir de bancs et des planches disposées entre elles servent de tables. Comme souvent ici le repas sera interminable, entrecoupé d’intermèdes musicaux pour célébrer l’arrivée des plats et quelques danses pour divertir les convives. La soirée sera rythmée par les gavottes et les cercles. Puis viendra le temps d’aller coucher les mariés pour leur première nuit d’époux officiels et la dernière des traditions du mariage : la soupe au lait. Le but est de faire boire aux mariés, dans leur lit, de la soupe au lait, dans le même bol, avec une cuillère percée, ou avec des morceaux de pain attachés entre eux. Un exercice compliqué qui symbolise les difficultés de la vie auxquelles va devoir faire face le nouveau ménage.

Je ne serai pas de la noce car il est temps pour moi de repartir. En ma faufilant à nouveau vers l’armoire pour retrouver mon siècle je pense à ces jeunes gens qui pour une fois dans leur vie vont vivre une journée au centre de l’attention. Pierre et Marie Anne viennent de se dire OUI devant Dieu et les hommes pour une vie qui sera rythmée de joies, de chagrins et de labeur. Mais ça c’est une autre histoire !

NB : si vous avez envie de connaitre les débuts de l’histoire de Pierre c’est par ici

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